Eau profane, Eau sacrée du Cheikh Khaled BENTOUNES

Eau profane, Eau sacrée

 

Symposium international de l’eau

Intervention du Cheikh Khaled BENTOUNES

Cannes 2003

 

Eau source de vie:

C’est l’eau qui fait de la terre une planète unique dans le système solaire et peut-être même, au-delà, dans notre galaxie. La planète vivante, ou la planète bleue, voit le miracle de la vie surgir à sa face grâce à l’eau. Quelle soit douce, saumâtre ou salée, elle est le milieu de prédilection de l’éclosion et de la multiplication de toute vie sur terre. Dans cette manifestation prodigieuse du vivant, l’eau est l’élément fécond et nourricier de la matrice universelle.

« Eau, tu n’es pas nécessaire à la vie, tu es la vie » ( Antoine de Saint Exupéry).

 

Eau profane, eau profanée:

L’histoire de l’homme est étroitement liée à l’eau. Né de l’eau, il construira ses cités, ses civilisations, son commerce et sa prospérité grâce à elle. En naviguant sur les mers, en descendant le courant des fleuves, en captant ses sources, en utilisant son énergie, son pouvoir thérapeutique, elle fut vitale pour son développement et la préservation du milieu d’où il a tiré sa subsistance. Si par le passé l’eau tant abondante, était exploitée avec intelligence et sagesse, qu’en est-il aujourd’hui alors que les besoins se font de plus en plus grands, sa pollution et son gaspillage de plus en plus évidents et alors même que sa rareté nous amène vers un monde conflictuel où l’eau, source de vie, devient source de mort? Après le choc des civilisations qui n’est autre chose que le choc des ignorances, nous nous préparons à un nouveau choc: celui de la guerre de l’eau. Pour certains scientifiques, comme Hubert Reeves par exemple, nous sommes déjà entrés dans ce cycle: « Ces conflits existent d’ailleurs déjà en plusieurs endroits. Ainsi le barrage de Farakka, qui détourne les eaux du Gange vers la Mégalopole indienne de Calcutta, est à l’origine  de vives tensions entre l’Inde et le Bangladesh. De tels conflits existent entre la Turquie et l’Irak, entre l’Ethiopie et l’Egypte et même entre les Israéliens et les Palestiniens… La compétition pour les ressources en eau s’intensifiera dans le Bassin méditerranéen au cours des prochaines décennies et aggravera sensiblement la pénurie actuelle d’eau. Sur les vingt et un pays qui sont déclarés en situations  de pénurie d’eau, douze sont concentrés dans la région du Proche-Orient et nombre d’entre eux en bordure de la Méditerranée1. »

S’inspirant de la sagesse des anciens qui avaient fait d’elle un élément sacré, (dieux des eaux, déesses des mers, nymphes, ondines, maîtres des eaux, génies des sources, des lacs et des rivières, etc.), nous pouvons nourrir notre réflexion pour tenter d’établir une nouvelle relation avec elle. Car l’eau, petit à petit, a perdu à nos yeux son originalité, son caractère indispensable à la vie et nous ne voyons plus le miracle quotidien procuré par ses bienfaits. Elle devient une marchandise, une matière première convoitée. C’est parce qu’elle est la mère nourricière de toute l’humanité, dispensatrice de forces et d’équilibre, de beauté et de rêves que son appropriation par un groupe au détriment des autres doit nous faire réfléchir profondément sur l’avenir. Le problème de l’eau en ce début de 21° siècle, sa gestion, sa répartition entre tous, touche au plus haut point la conscience humaine et va mettre la solidarité internationale à rude épreuve. Nous sommes devant une problématique qui dépasse de loin toutes les autres et en même temps les conditionne toutes. La famine, la désertification, l’usage immodéré de l’eau dans l’agriculture, la pollution des nappes phréatiques, le rejet des eaux polluées, les pluies acides, la fonte des glaciers, le phénomène d’El Nino, l’urbanisation incontrôlée, les inondations, l’assèchement des zones humides et enfin, le problème lié à la climatologie dela Terre, font de l’eau le nouveau défi à relever pour faire face à la stérilité de notre planète ainsi qu’à celle des esprits de ses habitants.

Face à ce bilan, beaucoup de scientifiques tirent la sonnette d’alarme: « Au cours du XXe siècle, la consommation d’eau a été  multipliée par sept et la population par trois. L’agriculture en prend de plus en plus. Aujourd’hui, elle consomme 70 % de l’eau douce contre 20 % pour l’industrie et 10 % pour les usages domestiques. Les niveaux des nappes phréatiques tombent rapidement. Au nord de la Chine, ils chutent de plus de 1.50 mètres par an. En Inde, le taux d’extraction d’eau est deux fois plus grands que le taux de recharge des nappes. résultat: non seulement les nappes sont de plus en plus polluées, mais certaines, comme en Californie, commencent à s’épuiser. La mer d’Aral, en Asie Centrale, constituait le 4e  plus grand lac de la planète. Or elle achève de se dessécher. Elle a perdu les 4/5 de sa surface. Il ne faut donc pas se leurrer: on va vers un épuisement de l’eau potable. Certains estiment même qu’en 2025, les 2/3 des populations seront affectées par une pénurie d’eau2. »

   Alors que faire? Dans l’urgence, institutions internationales, organismes divers, états, multinationales font des propositions, élaborent des stratégies, édictent des lois qui, malheureusement, ne font référence qu’au seul progrès technologique,  aux valeurs matérielles poussées par des intérêts à court terme. Peu d’entre eux sont soucieux de renouer avec le respect de l’environnement et une éducation d’éveil, qui rend l’homme plus responsable de ses actions et plus conscient des méfaits qu’elles peuvent générer sur l’ensemble de la vie. Autrefois, les rapports de l’homme avec la nature reposaient sur des obligations sacrées, qui l’amenaient à obéir à des lois  naturelles et cosmiques, le rendant plus proche, plus attentif au respect de l’équilibre de l’environnement qui le nourrissait.

L’eau sacrée:

Nous sommes, en fait, issus d’une goutte de sperme qui provient de l’océan éternel de vie. Du microcosme au macrocosme, du minéral au végétal, de l’animal à l’humain, c’est autour de ce lien de respect et d’amour continu et ininterrompu que s’est perpétuée la vie, de cycle en cycle, de règne en règne, jusqu’à l’être humain, le dernier maillon de la chaîne, le plus élaboré mais aussi le plus fragile. Sans renouer avec une réflexion qui l’amène à redéfinir les rapports le reliant aux éléments, à tous les êtres vivants, sans une attention accrue à la préservation de la vie, il ne pourra rétablir le lien qui le lie àla Terre Mèreoù il a vu le jour. Il deviendra alors un exploiteur, un prédateur aveugle et irresponsable, destructeur des richesses qui lui ont été confiées.

Il est temps pour l’homme de retrouver le chemin du sacré, qui doit le mener vers l’équilibre entre matériel et spirituel. Et qu’y a-t-il donc de plus sacré que l’Eau? A travers elle, par la purification, l’homme quitte le monde profane pour pénétrer dans celui du sacré. Ce rituel, acte symbolique, nous prépare, nous rend apte à rentrer en communion avec le divin.

Cette symbolique, nous la retrouvons dans toutes les religions: de l’immersion dans le Gange, considéré par l’hindouisme comme un fleuve sacré descendant du ciel, au baptême de Jésus par Jean Baptiste, acte de naissance du christianisme, l’eau est partout présente; l’histoire biblique avec Moïse sauvé des eaux – porteur de l’espérance d’un peuple – et devant qui la mer  s’entrouvre, Salomon dont le trône repose sur l’eau, fait d’elle, à la fois, un principe de vie et principe de mort, comme cela est le cas dans la plus part des cultes et des mythes concernant les lacs, les fleuves et le sources aux origines surnaturelles.

Dans l’épopée de Gilgamesh, le héros part à la recherche de son immortel ” ancêtre ” Utnapishtim, qui habite à l’embouchure des rivières, ce qui n’est pas sans rappeler Varuna dont la demeure est « à la source des rivières », sindhûnâm upodayê ( Rig-Véda, VIII, 41,2 ); son but est de s’informer de la « plante de vie », prototype du haoma avestique et du soma védique et par laquelle l’homme peut être sauvé de la mort. Dans les romans d’Alexandre, celui ci part à la recherche de la Fontaine de Vie. L’eau de cette fontaine donne l’immortalité, elle est le breuvage de l’éternelle jeunesse, fons juventutis , c’est la boisson sacré qui, bien que portant des noms différents ( soma chez les hindous, haoma chez les perses), est ce qu’Adam boit dans le jardin de l’Eden:

« dans de calices, des aiguières et des coupes remplies d’un breuvage limpide »

(Coran, Sourate 56, verset 18).

Ces récipients sont l’équivalent du Graal de la légende du roi Arthur qu’Adam possédait au paradis. ” Ce breuvage limpide ” est le symbole de la paix, de la présence divine que l’homme goûte dans son unité intérieure. Eau initiatique, qui pour Bouddha, par son reflet comme en un miroir, lui révèle sa véritable réalité. Avec le Khird, maître des eaux, roi dela Terre Septentrionale- Eden des initiés – elle demeure à la fois présente, préservée, mais occultée.

Elle irrigue la terre sainte, la terre des Vivants, cette cité divine (brahama pura), située au centre de l’être, Regnum Dei intra vos est ( Saint Luc XVIII ), le royaume de Dieu est en vous. Ce que réaffirme le Coran:

« …Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire »

(Coran, Sourate 50, verset 16).

L’eau est présente, dans la tradition musulmane, en particulier dans un verset fondamental du Coran qui affirme le rôle essentiel de l’eau et son lien avec la création:

(nous avons créé à partir de l’eau toute forme de vie)

(Coran, Sourate 21, verset 30).

Et dans cet autre verset où il atteste le processus de la chaîne de l’évolution et des hiérarchies de cette vie complexe qui voit le jour sur la terre:

« Dieu a créé tous les animaux à partir de l’eau, il en est parmi eux qui rampent sur le ventre, certains marchent sur deux pattes, et d’autres sur quatre »

(Coran, Sourate 24, verset 45).

Elle est aussi présente à travers l’un des rites du pèlerinage: le parcours entre les deux collines de safâ et marwâ àla Mecque. Il représente les allées et venues d’Agar, la seconde femme d’Abraham (s.s.p.) qui, voyant son fils Ismaël encore nourrisson mourir de soif, implora du secours en allant et en venant d’une colline à l’autre. La femme d’Abraham est ici le symbole de l’âme qui a soif, soif de vie, de vérité et d’absolu, et qui cherche intensément cette eau miraculeuse qui régénère et qui nourrit. Si le paradis céleste nous est décrit comme un endroit où les sources jaillissent, où les fleuves coulent pour récompenser et satisfaire les élus, avec Noé et le déluge c’est l’eau destructrice, l’eau du chaos, qui submerge la terre pour punir les hommes et laver les souillures de leurs corruptions. Enfin, l’enfer lui-même a son eau puisqu’elle est mentionnée dans un verset coranique, où les incrédules boiront

« …de l’eau bouillante comme boivent les chameaux enfiévrés »

(Coran, Sourate 56, verset 54).

   L’eau de miséricorde:

   Sommes-nous voués, nous et les générations à venir, à boire cette eau infernale?

Peut être gagnerions-nous à nous inspirer de la sagesse simple des paysans qui voient dans l’eau la manifestation de la miséricorde divine. Sous le soleil qui tue, dans la soif du roc et de la poussière, le paysan sait le prix de l’eau. Il aime l’eau vive, il la désire; pour lui son jaillissement est vraiment source de vie. A l’eau maternelle il prête toutes les vertus. Elle guérit, elle chasse les « jnoun », les génies: il en asperge les malades, le bétail, la maison. Mais surtout l’eau féconde et purifie. Par elle le grain minuscule, le grain qui meurt et qui produit trente ou cinquante pour un, renferme une sainte et extraordinaire vertu (baraka). Celui qui est sans respect pour le grain et les aliments qu’on en tire, s’expose à des châtiments terribles.

La pluie bienfaitrice, don de Dieu à leurs yeux, devient à travers le grain, la nourriture essentielle aux valeurs spirituelles, puisque sur chaque grain de blé il est écrit: « Il n’y a de dieu que Dieu ». Cette sagesse, simple, amène à éveiller chez l’homme le sens sacré contenu dans tout vivant, y compris dans le grain de blé dont la valeur n’est pas seulement nutritive.

Elle nous incite à prendre conscience et à communier avec le principe de l’unité transcendantale. La gestion écologique du patrimoine commun devient alors un enseignant d’éveil qui met en évidence le lien étroit qui relie les créatures par une interdépendance et une complémentarité, et cela afin qu’on prenne conscience du nécessaire respect dû à la vie et par-là même souligner la dimension du sacré contenu dans la création.

Enfin la femme est le symbole de l’océan primitif. Elle porte en elle l’enfant, comme un poisson dans l’eau, durant les neufs mois que dure la gestation du fœtus. Arrivés à terme, nous sommes projetés hors des eaux, renouvelant ainsi le cycle de la vie où l’eau et le vivant sont intimement liés. Sensualité, féminité, douceur, elle est toujours fuyante, en mouvement, indomptable, mystérieuse mais ô combien présente et accaparant nos pensées.

L’art et l’eau:

   Pour le poète comme pour l’artiste,  elle révèle l’indicible, elle devient forme à travers la nature lui donnant sa couleur et sa riche variété. L’eau modèle l’espace, creusant, façonnant, découpant les plus hautes montagnes comme les plus profondes vallées, elle aide à la douceur malgré la dureté du roc.

L’eau et la mort:

   Puis, pour finir, vient l’heure de la séparation, l’heure du retour vers la terre mère qui nous a enfantés. C’est par les dernières ablutions que le corps de l’homme fera ses adieux au mode qu’il a connu. Après sa mort, il ne restera de lui que le résultat des actions qu’il aura entreprises de son vivant, celles d’un homme ayant contribué au bien être de son prochain ou au malheur d’autrui!

Momifié, sans eau, asséché, l’homme sur la barque solaire sacrée, portée par les flots, vogue en quête d’immortalité. Ainsi par delà la mort physique l’eau demeure un symbole fondamental du vivant. On mettra à hauteur de la tête du mort, sur sa tombe, une cruche remplie d’eau où viendront s’abreuver animaux, oiseaux ou insectes, procurant ainsi après la mort une bénédiction pour celui qui se trouve en terre.

Ainsi l’eau triomphe de la mort et perpétue la vie !

Cheikh Khaled BENTOUNES

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Notes:

1.Hubert Reeves, Mal de Terre, Seuil, Paris, 2003.

2. Hubert Reeves, op.cit.

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